Être confronté directement ou indirectement à la mort en pleine pandémie interroge sur les troubles engendrés par ce contexte exceptionnel où les rites sont bousculés. Pour Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et auteure du Que sais-je « Le Deuil » réédité en 2020 (avec Michel Hanus), en privilégiant la parole sur la mort par Covid et les morts du Covid, on agit pour le bien de tous.

Faire face à la mort est une étape difficile de tout temps. Est-ce différent pendant la pandémie du coronavirus ?

Marie-Frédérique Bacqué : Oui, la pandémie elle-même engendre bien évidemment des troubles spécifiques, des aspects traumatiques liés aux bouleversements du quotidien et à l’angoisse de mourir. Ce n’est pas tant le deuil lui-même que le cumul avec la peur de sa propre mort qui a des conséquences affectives.

Les effets, physiques ou psychiques, apparaissent différemment. Par exemple, une personne peut « perdre » la mémoire pour ne plus se rappeler son hospitalisation, synonyme d’un risque mortel lors du confinement, bien qu’elle n’ait pas été plongée dans le coma. Ce refoulement épisodique lui permet de ne pas se confronter à sa propre mort et c’est d’autant plus vrai pour les personnes âgées qui ont parfaitement conscience qu’elles sont les plus à risque.

Ces troubles peuvent s’accentuer chez les personnes touchées par la perte d’un proche dans ce contexte catastrophique. En réalité, dans ce cas, il s’agira davantage de particularités du chagrin, que de l’anxiété vis-à-vis de la maladie.

L'isolement, les restrictions aux obsèques... quels facteurs influent sur cette situation ?

Marie-Frédérique Bacqué : Les restrictions à l’égard des visites du malade ou du défunt sont les plus traumatisantes pour les familles. Bien que les proches aient pu rester en contact grâce à divers moyens de communication tels que les tablettes ou les téléphones, cela reste insuffisant. Pour les défunts, la seule ouverture de la housse mortuaire au niveau du visage, la tenue des funérailles par groupe de dix personnes maximum, ou encore la durée des obsèques raccourcie pour répondre aux mesures de l’état d’urgence, ont de réelles incidences sur les proches endeuillés.

Ceux-ci peuvent avoir un sentiment de culpabilité de ne pas avoir accompagné le défunt, mais également se sentir responsable de ne pas avoir assez insisté auprès du personnel soignant par exemple. Le personnel funéraire s’est aussi trouvé dans une situation très délicate, lorsqu’ils ont dû parfois s’opposer aux familles qui n’acceptaient pas les restrictions. Et il faut ajouter à cela, l’angoisse supplémentaire liée à la précipitation, au cumul des personnes touchées, au confinement qui a isolé les personnes, à l’information parfois brutale...

Pour mieux vivre le deuil en cette période compliquée, quels conseils donneriez-vous ?  

Marie-Frédérique Bacqué : Le deuil était très difficile pendant le confinement, mais il l’est encore aujourd’hui puisque les mesures de restriction funéraires sont toujours valables et freinent le processus du deuil. Avant tout, il est possible d’accepter la difficulté majeure de ces restrictions en ayant conscience que c’était pour le bien de tous. Cette vision collective est intégrable et dépassable. Aussi, pour y faire face, certaines familles ont choisi de réaliser plusieurs cérémonies, notamment en réitérant la cérémonie d’obsèques après le confinement pour l’ouvrir à plus de personnes tout en respectant les mesures de prévention et d’hygiène.

La peine est le chagrin normal du deuil. Bien accompagnée par des proches, elle n’entraînera pas de troubles graves. Il faut continuer à privilégier la parole, à communiquer sur le deuil pendant l’épidémie. Les médecins généralistes jouent un rôle essentiel auprès des endeuillés, de même que les services d’écoute téléphoniques dédiés aux personnes fragiles. Et il est évidemment possible de consulter des professionnels, psychologues et psychiatres, pour les difficultés plus importantes.

Par ailleurs, ce qui pourrait aider les personnes endeuillées, serait de rendre un hommage à ces personnes décédées, à l’échelle nationale, alors qu’elles restent aujourd’hui anonymes en France. On ne connait finalement pas les visages, ni les histoires de ces 30.000 morts de la Covid. Organiser une cérémonie permettrait de nous faire avancer au-delà de la ségrégation et de l’acceptation de cette fatalité. Parler collectivement de nos morts aiderait les personnes à vivre leur deuil de façon plus apaisée. Cela contribuerait à limiter l’angoisse de mort diffuse qui reste sans origine précise tout en reconnaissant parallèlement le risque de mourir.